19 janvier 2010

La vue et le vent en prime


Dans la chambre de bonne de Laurence, l'hiver ne passe pas inaperçu. Perchée au 7e étage, elle subit de plein fouet la rudesse de ce mois de janvier. Mais l'exposition au vent n'est pas la seule explication au froid persistant qui règne dans son 15 m². « Le radiateur n'a jamais fonctionné. Mais je n'ai pas encore eu le temps de contacter le propriétaire pour l'en informer », semble se justifier la jeune étudiante en architecture.
Ce jour-là, Laurence a accepté de nous recevoir pour que nous prenions, depuis chez elle, des photographies plongeantes de la cour intérieure de l'immeuble. Nous nous dirigeons vers la fenêtre, la seule et unique source de lumière dans cette chambre exigüe. Un drapeau jamaïquain suspendu fait office de rideau. « C'est entre-ouvert », lance-t-elle, anticipant ainsi notre geste. L'idée de laisser sciemment l'air glacé rentrer dans une chambre à peine chauffée nous est d'abord apparue un peu incongrue... Devant l'incompréhension qu'elle a dû lire sur nos visages, la jeune fille explique: « les bâtis en bois ont tendance à gonfler sous l'effet de l'humidité. Du coup, il faut un certain temps pour ouvrir les battants », ajoute-t-elle. Bienveillante, Laurence a donc voulu nous éviter la peine d'ouvrir cette fenêtre branlante. Pour être honnêtes, vu son état de délabrement, nous l'aurions peut-être cassée si notre hôte nous avait laissé faire...

Une doyenne passionnée

La réponse de Melle Bigot est sans appel. Non, la doyenne ne souhaite pas nous recevoir. Cette employée d'une grande organisation internationale aujourd'hui à la retraite prétend qu'elle n'a pas le temps de nous parler et que franchement, l'idée d'apparaître sur un blog ne l'intéresse pas.

C'est Mme Guélaud, la voisine du 4e étage côté rue, qui nous a rapporté ses propos. "Vous savez, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour la convaincre", assure-t-elle. Elle marque un temps avant d'ajouter: "C'est vrai que Melle Bigot est installée ici depuis plus longtemps que moi, mais c'est moi la doyenne en âge de cet immeuble!"

Après tout, Mme Guélaud s'est installée ici en 1961, soit une quinzaine d'années après Melle Bigot. Nous décidons donc de pénétrer dans l'univers de cette dame rigolote de 82 ans. Mme Guélaud est veuve. Son mari, un colonel passionné d'histoire, est mort dans les années 1980. Quand ils ont quitté leur campagne en Haute-Marne, elle se souvient encore lui avoir dit: "Je veux bien habiter à Paris, mais seulement en bordure du champ de Mars". Son voeu a été réalisé. Avant la construction des nouveaux immeubles, Mme Guélaud avait même vue sur la tour Eiffel depuis la fenêtre de sa salle de bain. "C'est oublié, on est passés à autre chose maintenant", murmure la vieille dame en feuilletant un album de photographies qu'elle a prises à l'époque.

Pour son défunt mari, commandant de régiment, ce quartier militaire présentait des avantages notoires. "Il se rendait à pied à l'école militaire qui n'est pas loin d'ici, et puis il pouvait se balader en uniforme", explique Mme Guélaud, les yeux plongés dans le passé.

Du passé, elle a fait une passion. Diplômée de l'Ecole du Louvre, elle a dédié beaucoup de son temps au Musée des Arts et des traditions populaires. "Après le décès de mon mari, je travaillais comme bénévole dans ce musée situé près du jardin d'acclimatation. J'étais chargée d'inventaires", explique-t-elle. Elle se lève péniblement et nous invite à la suivre dans la pièce voisine. Nous découvrons une immense bibliothèque. Parmi ces centaines de livres, Mme Guélaud sort trois volumes dont elle est l'auteure. Il s'agit d'ouvrages ethnographiques qu'elle a rédigés à partir de notes laissées par des ethnologues, dont le célèbre Arnold Van Gennep. "Aujourd'hui, je suis un peu en baisse de régime, alors je me suis mise à trier des cartes postales", confie-t-elle en regagnant son fauteuil.

Ces objets, tombés en désuétude face à la concurrence du courriel, ont selon elle une histoire passionnante. Mme Guélaud nous apprend ainsi que c'est en 1903 qu'un décret a permis de séparer le verso de la carte postale en deux parties distinctes: l'une réservée au texte, l'autre à l'adresse du destinataire. "A l'époque, c'était surtout l'illustration au recto qui importait", précise la cartophile. Mais bientôt, Mme Guélaud ne pourra plus s'adonner à ses travaux. Le musée des Arts et des traditions populaires est en passe d'être transféré à Marseille, qui deviendra la capitale européenne de la culture en 2013.

Aussi Mme Guélaud passe-t-elle de plus en plus de temps chez elle. Quand elle ne reçoit pas ses trois enfants, onze petits enfants et neuf arrière-petits-enfants, elle entretient son grand appartement. Et quand le coeur lui en dit, elle prend le bus d'en bas pour aller à l'opéra.


5 janvier 2010

Une doyenne en remplace une autre

La doyenne de l'immeuble est décédée l'année dernière. Elle avait 96 ans et vivait au cinquième étage, côté rue. Dans le bâtiment avec ascenseur, bien sûr!
Désormais, la doyenne est une demoiselle du rez-de-chaussée. Elle habite cet immeuble depuis 1946. Une rencontre s’impose…

15 décembre 2009

Noël s'invite dans l'immeuble


Un sapin illumine depuis peu l'entrée de l'immeuble.

Adieu l'Arme du Train!


Ah! Qu'il était doux le temps où le quartier Dupleix accueillait le premier régiment de l'Arme du Train. «Il y avait un mur de 2.50 mètres de haut tout autour de la caserne. Tous les matins, nous assistions à la levée du drapeau et nous entendions le clairon», se souvient avec nostalgie Mme Bezic, qui vit depuis 25 ans dans l'immeuble. Depuis sa fenêtre, au 3e étage, cette copropriétaire surplombait la place Dupleix. Mère de deux jumeaux, elle a dû, à l'époque, installer un grillage pour que ses deux petits garçons puissent observer les rituels militaires en toute sécurité. «Quand les soldats faisaient du sport, les enfants les regardaient. Ils les appelaient «papa» parce que c'étaient des hommes», raconte-t-elle en riant.

Le 19e escadron puis le 1er régiment de l'Arme du Train s'est installé à cet endroit après la Seconde Guerre mondiale. Créée par Napoléon Ier pour assurer l'approvisionnement en vivres de la Grande Armée, le Train a progressivement étendu ses fonctions au transport de munitions et à l'enlèvement des corps sur les champs de bataille. Elle compte aujourd'hui 10 000 hommes et constitue encore «un acteur logistique incontournable garantissant l'autonomie de l'Armée de terre». Racheté par l'Etat en 1751 pour assurer des revenus à l'Ecole militaire, située à quelques centaines de mètres de là, cet ensemble a servi autrefois de bureaux à l'architecte Jacques-Ange Gabriel, de poudrerie puis de gymnase militaire. Mais en 1989, les hommes en uniforme kaki ont déserté le quartier. La caserne a été vendue un an plus tôt à la Mairie de Paris. Cette dernière l'a partiellement transformée en HLM. Ce qui n'est du goût de Mme Bezic.

D'origine croate, cette quinquagénaire est arrivée en France voilà 35 ans pour apprendre la langue. «Je faisais partie de la première génération de professeurs d'histoire et de sociologie. Je parlais anglais mais ne maîtrisais pas bien le français. En dehors de la Croatie, je me suis dit que je ne pourrais vivre que dans deux pays: en Italie ou en France. L'Italie parce qu'ils ont du punch et ça me convient. La France, pour la beauté de la langue et parce que ça symbolise l'ordre, et c'est bien», explique-t-elle, confortablement installée dans son fauteuil.
La présence des HLM a bouleversé ses habitudes. «Avant, le quartier était extrêmement calme et pittoresque. Il m'est arrivé de laisser ma voiture ouverte sans problèmes. Il n'y avait même pas de digicode à l'entrée de l'immeuble. Mais maintenant, la police vient régulièrement faire des rondes dans le coin. Quand vous sortez le soir, vous voyez des jeunes en train de dealer. Il y a même eu un mort l'année dernière», déplore-t-elle.

Le 18 décembre 2008, en effet, un jeune homme succombait à un coup de couteau suite à une altercation qui a tourné au règlement de compte. Le trafic de drogue et les affrontements entre bandes rivales dans ce quartier sont en effet connus des services de police du XVe arrondissement. Pour Mme Bezic, «il n'y a qu'une dizaine de familles qui posent problème dans ces HLM, pas plus. Quelques années avant cette catastrophe, leurs habitants avaient signé une pétition pour demander l'expulsion de ces gens. Mais le maire du XVe n'y peut rien. C'est la mairie de Paris qui distribue ces logements. Ils pensaient qu'en mettant un petit nombre de familles à problèmes dans un quartier tranquille, ça irait. Mais ce n'est pas le cas,» constate-t-elle.

Ce n'est pourtant pas l'avis du de M. Ragu, directeur de cabinet de la mairie du XVe, qui rappelle que depuis ce meurtre, il n'y a pas eu de «récidives». «Il y a bien quelques incivilités qui peuvent exaspérer certaines personnes, mais ici ce n'est pas une cité. Nous faisons tout pour apaiser les tensions,» assure-t-il. Ainsi, une quinzaine de «correspondants de nuit», des sortes de médiateurs sociaux, couvrent ce territoire chaque soir pour prévenir les actes de violence. Reste que pour M. Ragu, ce «minimum de mixité sociale» entre une population «bourgeoise et militaire» et une population «plutôt pauvre et souvent d'origine étrangère» est essentiel à l'équilibre du quartier.

Aujourd'hui, tout ce qui reste de l'époque de la caserne, ce sont des militaires retraités qui vivent dans les logements environnants. Certains d'entre eux ont même acheté des appartements dans cet immeuble. «Il ne reste plus que leurs veuves dans la plupart des cas», prévient Mme Bezic, en désignant l'immeuble côté rue. Mme Guélaud, au quatrième étage d'en face, en fait partie. A 82 ans, elle a survécu à son mari, un ancien officier. Mais elle affirme qu'un militaire vit encore dans ces murs. Nous partons à sa recherche...

La chambre en carton-plume


Sa table de cuisine lui sert de plan de travail. Assise sous son lit en mezzanine, aux côtés de son petit ami, Laurence fabrique de minuscules chaises pour sa maquette en carton-plume. « J'ai toujours aimé faire des choses avec mes mains », explique l'étudiante en première année d'architecture.

Pendant que ses doigts de fées découpent, assemblent et collent minutieusement, la jeune fille originaire de la Réunion se souvient des difficultés qu'elle a rencontrées pour trouver ce logement. « J'ai appelé plusieurs propriétaires mais ils demandaient à chaque fois aux garants de visiter avant la signature du bail. Or, mes parents ne pouvaient pas venir en métropole... », raconte-elle.

A Lille, où Laurence a étudié un an la psychologie, elle vivait dans un appart-hôtel qui lui coûtait déjà cher. La domienne de 19 ans n'est pas éligible aux logements du CROUS et sur Paris, les chambres de la Cité internationale sont réservées aux deuxième cycle. Aussi, la seule solution pour dénicher un toit dans la capitale restait le parc locatif privé.

Après plus de deux mois de recherche à distance, c'est finalement un propriétaire réunionnais qui lui confie les clés de cette chambre de bonne. Laurence est tombée « un peu par hasard » sur cette annonce dans un journal local. Les papiers sont signés sur place, et le loyer payé chaque mois par ses parents, à 10 000 km. « Il y avait deux annonces, dont une avec ascenseur. Mais je me suis dit que pour 90 euros de moins, je pouvais faire un effort et monter à pied les sept étages... », plaisante-t-elle. Pour la rencontrer, les visiteurs essoufflés font une halte sur le cinquième pallier. Laurence elle-même peine à gravir toutes ces marches quand elle rentre de l'école le soir chargée de pochettes et de matériel en tout genre...

Pas facile non plus pour une future architecte de vivre et travailler dans un meublé d'à peine 15 m². « C'est vrai, l'appartement est un peu trop petit. Je n'aurai bientôt plus de place pour ranger toutes mes maquettes! », s'exclame-t-elle en désignant ses créations qui s'empilent près de la fenêtre. Un coin douche et wc, une kitchenette, et trois meubles de rangement imposants: autant dire qu'il ne reste plus beaucoup d'espace pour circuler ! Avec, de surcroît, une cloison en contre-plaqué qui la sépare de son voisin, Laurence se croirait un peu à l'intérieur de sa maquette en carton-plume...

De l'autre côté de leur palier


J'aurais pu ne jamais y retourner... dans cet immeuble du 15 e arrondissement où j'ai vécu il y a deux ans. Je n'en aurais gardé que quelques vagues souvenirs. Pas seulement ceux que mon ancienne chambre de bonne gardera secrets. Mais tous ceux pèle-mêle que le temps ne parvient pas à effacer. Je pense à cet après-midi d'été où nous avons célébré la fête des voisins. Huit mois après mon arrivée, j'ai pris conscience du nombre et de la diversité des personnes qui logeaient comme moi dans ce bâtiment en forme de U. Mieux vaut tard que jamais...

Mais je voulais savoir si le quotidien avait repris son cours après mon départ. Si la peinture blanche s'effritait encore dans la cage d'escalier. Si le bâtiment côté cour était toujours dépourvu d'ascenseur, en dépit de ses sept étages. Si la concierge arrosait toujours aussi amoureusement ses plantes entreposées dans la cour intérieure.

Alors j'y suis retournée. J'ai frappé, non sans une certaine appréhension, sur la grille de la loge de la gardienne. Je n'ai pas eu le temps de lui rappeler qui j'étais. Elle se souvenait encore de moi. Moi, j'avais gardé en mémoire son sourire hésitant, son fort accent portugais et l'odeur alléchante de sa cuisine qui me narguait dans le couloir quand je rentrais tard le soir...

Et si cet immeuble abritait bien plus d'histoires que je ne le soupçonnais ? Autrefois actrice dans ce microcosme parisien, je reviens en spectatrice et en témoin. Mes anciens voisins, m'ouvriront-ils leur porte ? Me livreront-ils leur quotidien ? Avec Sunaina, ma collègue, nous tentons l'expérience. Celle de passer de l'autre côté de leur palier.